L’Afternoon Tea
Naissance d’un art de vivre à l’anglaise

« Il est peu d’heures dans la vie plus agréables que celle consacrée à la cérémonie connue sous le nom d’afternoon tea. »
C’est par ces mots que Henry James ouvre son célèbre roman The Portrait of a Lady, publié en 1881. L’écrivain américain nous transporte dans le jardin d’une demeure anglaise, au bord de la Tamise. Par une douce après-midi d’été, le thé est servi sur la pelouse, dans une atmosphère paisible et raffinée, caractéristique de l’Angleterre victorienne.
Cette scène nous invite à découvrir l’histoire de l’Afternoon Tea, devenu au cours du XIXᵉ siècle l’un des rituels les plus emblématiques de la société britannique. Mais comment cette simple collation s’est-elle transformée en un véritable art de recevoir ?

Le thé, un luxe venu de Chine
Bien avant de devenir une boisson quotidienne, le thé était en Angleterre un produit rare, précieux et coûteux.
Introduit depuis la Chine au XVIIᵉ siècle, il séduit progressivement les milieux aisés. Sa consommation devient une occasion de recevoir et, surtout, de montrer son raffinement.
Au XVIIIᵉ siècle, dans les demeures aristocratiques, le service du thé permet d’exhiber de magnifiques objets : théières en argent, tasses de porcelaine chinoise, sucriers délicats et boîtes à thé parfois richement décorées.
Certains de ces trésors sont encore conservés dans les propriétés du National Trust. À Ham House, dans le Surrey, se trouve notamment une précieuse théière chinoise associée à Elizabeth Murray, duchesse de Lauderdale (1626-1698). À Ickworth, dans le Suffolk, une paire de remarquables boîtes à thé témoigne du goût de l’époque de George II (1727-1760) pour les objets luxueux.
Le thé se déguste aussi hors des salons. Au XVIIIᵉ siècle, les tea gardens, jardins de plaisance ouverts au public, accueillent les promeneurs venus prendre le thé, écouter de la musique et profiter de diverses distractions. Ces lieux de rencontre contribuent à faire de la dégustation du thé un véritable moment de sociabilité.
En 1784, une importante réduction de la taxe britannique sur le thé contribue à rendre sa consommation plus accessible. Au XIXᵉ siècle, le développement des plantations britanniques en Inde et à Ceylan favorise encore sa diffusion. Peu à peu, le thé cesse d’être réservé aux privilégiés. Les thés noirs, corsés et parfumés, que l’on accompagne volontiers de lait et de sucre, s’installent dans les habitudes britanniques.
Mais il faudra attendre le XIXᵉ siècle pour que le thé de l’après-midi prenne une place particulière dans les usages mondains.

La duchesse de Bedford et la naissance d’une tradition
Nous sommes aux alentours de 1840, sous le règne de la reine Victoria (1837-1901). Dans la haute société anglaise, les habitudes alimentaires ont évolué. Le déjeuner, parfois léger, est pris en milieu de journée, tandis que le dîner est désormais servi de plus en plus tard, parfois vers huit heures du soir. Entre ces deux repas, les heures peuvent sembler interminables.
Anna Russell (1783-1857), septième duchesse de Bedford, connaît bien ce désagrément. Selon le récit traditionnel, elle éprouve chaque après-midi une sensation de faiblesse, ce fameux sinking feeling : le petit creux provoqué par les longues heures qui séparent le déjeuner du dîner. Pour y remédier, elle aurait pris l’habitude de se faire servir une tasse de thé accompagnée de quelques bouchées. C’est lors d’un séjour au château de Belvoir, dans le Leicestershire, qu’elle aurait commencé à inviter ses amies à partager cette collation.
Ce qui n’était qu’un petit plaisir personnel devient alors, dans ce récit, un moment de convivialité. On se retrouve autour du thé pour bavarder, échanger les dernières nouvelles et profiter de quelques instants de gourmandise et détente. La tradition attribue ainsi à la duchesse de Bedford la naissance de l’Afternoon Tea.
L’heure du thé n’était cependant pas immuable. Généralement servi autour de quatre ou cinq heures de l’après-midi, l’Afternoon Tea est également connu sous l’appellation de Five O’Clock Tea. Dans certaines grandes demeures, l’horaire était même une affaire de discipline. À Polesden Lacey, dans le Surrey, Mrs Greville (1863-1942) exigeait que le thé soit servi à cinq heures précises, et pas cinq minutes plus tard ! L’écrivain Beverley Nichols (1898-1983) raconte avec humour comment les invités devaient interrompre leurs occupations pour rejoindre le salon à l’heure convenue. Même l’ambassadeur d’Espagne devait écourter sa promenade.
Il serait toutefois inexact d’attribuer à la duchesse de Bedford l’invention du thé accompagné de nourriture, une pratique déjà connue au XVIIIᵉ siècle. Les recherches sur les usages de l’époque géorgienne montrent que l’on servait déjà du pain beurré et des gâteaux avec le thé. Le nom d’Anna Russell reste surtout associé à la popularisation de ce rendez-vous dans les cercles mondains du XIXᵉ siècle, même si son rôle exact demeure discuté.

Le rendez-vous de la bonne société
Dans les dernières décennies du XIXᵉ siècle, puis à l’époque édouardienne (1901-1910), recevoir pour le thé devient l’une des occupations favorites de la bonne société britannique. Les maîtresses de maison organisent des réceptions appelées at home, dont le degré de formalité varie selon les circonstances. On y vient pour converser, retrouver ses connaissances, échanger quelques nouvelles et profiter de l’hospitalité de ses hôtes.
La table, naturellement, occupe une place essentielle. Imaginons un de ces salons anglais à l’heure du thé. Sur une nappe soigneusement disposée prennent place la théière, les tasses et les soucoupes assorties, le sucrier, le pot à lait et les petites assiettes destinées aux gourmandises. Les porcelaines fleuries côtoient l’argenterie familiale, tandis que quelques fleurs fraîches viennent compléter le décor.
Mais que mange-t-on réellement à l’heure du thé ? Les réceptions les plus élégantes privilégient de petites préparations faciles à déguster : de fines tranches de pain beurré, de sandwiches, des toasts découpés en bâtonnets et de petits gâteaux. Un détail rapporté par Laura Mason dans son National Trust Book of Afternoon Tea est particulièrement révélateur des usages de l’époque : certaines tranches de pain beurré étaient roulées pour éviter que les dames ne salissent leurs gants de chevreau.
Au fil du temps, certaines gourmandises deviennent indissociables de l’image de l’Afternoon Tea : les délicats sandwiches au concombre, les scones servis tièdes avec de la confiture et de la clotted cream, cette crème épaisse particulièrement appréciée dans le sud-ouest de l’Angleterre, ou encore le Victoria sponge, gâteau moelleux garni de confiture et, selon les versions, de crème.
À cette époque, le thé est bien davantage qu’une boisson. C’est une affaire de convenances, d’hospitalité et de sociabilité.

Des salons aux traditions populaires
Au fil du XIXᵉ siècle, le thé de l’après-midi ne se limite plus aux réceptions de la bonne société. Il trouve également sa place dans les habitudes quotidiennes, sous des formes plus simples et plus familiales. Dans les campagnes, on l’accompagne volontiers de pain frais, de petits pains et de gâteaux régionaux, préparés selon les traditions locales.
Les spécialités varient aussi selon les régions. Dans le sud-ouest de l’Angleterre, le cream tea met à l’honneur les scones accompagnés de crème épaisse et de confiture.
Au pays de Galles, le thé s’accompagne volontiers de Welsh cakes, de petits gâteaux ronds et légèrement épicés, préparés avec de la farine, du beurre, du sucre et des raisins de Corinthe. Leur particularité réside dans leur cuisson : ils ne sont pas cuits au four, mais sur une plaque de fonte chauffée, qui leur donne une surface dorée et un intérieur tendre.
Plus au nord, dans le Yorkshire et le Lancashire, on apprécie le parkin, un gâteau rustique proche du pain d’épices, préparé avec de l’avoine, de la mélasse et du gingembre. Déjà attesté en 1728, bien avant l’époque victorienne, ce gâteau brun et généreusement épicé possède une texture dense et moelleuse, qui devient presque collante après quelques jours de repos. Traditionnellement associé aux soirées d’automne, notamment à la Guy Fawkes Night, célébrée le 5 novembre, il témoigne de l’ancienneté des traditions pâtissières du nord de l’Angleterre.
Dans les rues de Londres, à l’époque victorienne, les muffin men, vendeurs ambulants reconnaissables au tintement de leurs petites cloches, proposent des English muffins et des crumpets. Les premiers sont de petits pains ronds et moelleux, tandis que les seconds, plus spongieux, se distinguent par leur surface percée de petits trous. Transportés dans des paniers enveloppés de linge pour les garder au chaud, ils sont particulièrement appréciés à l’heure du thé, une fois grillés et généreusement beurrés. Cette tradition est si répandue que, dès 1839, une loi interdit aux marchands de faire sonner leurs cloches dans les rues. Une interdiction peu respectée, comme le rapporte le journaliste Henry Mayhew dans son ouvrage London Labour and the London Poor, publié en 1861.
Aujourd’hui, le terme High Tea est parfois utilisé, notamment dans l’hôtellerie de luxe, pour désigner un Afternoon Tea particulièrement raffiné, servi dans un cadre élégant et quelquefois accompagné d’une coupe de champagne, même si cette dernière formule porte plus précisément le nom de Champagne Afternoon Tea. Un usage moderne qui s’éloigne pourtant du sens historique du High Tea, dont les origines remontent au XIXᵉ siècle, dans une Angleterre profondément transformée par la révolution industrielle.
À cette époque, dans les familles ouvrières, notamment dans les régions industrielles du nord de l’Angleterre, le High Tea correspond à un véritable repas pris en fin de journée, généralement vers cinq ou six heures, lorsque les travailleurs rentrent des usines ou des mines. Bien plus consistant que la délicate collation servie dans les salons aristocratiques, il réunit autour du thé du pain beurré, des œufs, du poisson ou de la viande. C’est un repas nourrissant, partagé en famille après une longue journée de travail.
Le High Tea n’était toutefois pas réservé aux classes populaires. Il pouvait également offrir, dans des milieux plus aisés, une alternative moins cérémonieuse au dîner traditionnel. Cette pratique se retrouve jusque dans les manuels de savoir-vivre américains du début du XXᵉ siècle. Dans son Book of Etiquette, publié en 1921, Lillian Eichler recommande le High Tea du dimanche soir pour recevoir sans les contraintes d’un dîner formel. Les invités prennent place autour de petites tables, recouvertes de nappes blanches et ornées de fleurs. Sur la table apparaissent alors du jambon, des œufs, du poisson fumé, des viandes froides, des salades ou des plats chauds selon la saison. Une réception conviviale, bien éloignée du repas quotidien des ouvriers anglais du siècle précédent.
Ainsi, derrière un même mot se cachent des traditions multiples, qui racontent chacune à leur manière la vie quotidienne des Britanniques.
Aujourd’hui encore, préparer un Afternoon Tea, c’est retrouver quelque chose de cette élégance d’autrefois : le soin apporté à la table, le plaisir des petites gourmandises et, surtout, le temps que l’on choisit de consacrer à ses invités.
Alors, pourquoi ne pas renouer avec cette charmante tradition ? Un dimanche après-midi, quelques amis, une théière fumante et des scones fraîchement préparés suffiront peut-être à faire revivre, chez vous, un petit morceau de l’Angleterre victorienne.

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